Crush Syndrom

Pour une Médecine Humaine

Ce billet d’humeur a été écrit il y a plus de 10 ans. Depuis les circonstances de la vie m’ont permis d’en vérifier la réalité. Hélas les choses n’ont en rien évolué, si ce n’est dans le mauvais sens et malgré les différents gouvernements et l’abondance de discours « politiquement corrects ».

C’est en écoutant les nouvelles concernant le récent tremblement de terre en Italie (2009) que sont venues ces quelques réflexions.
Notre société fait du stress la cause première de tous nos maux. La plupart des malades atteints de cancer que je rencontre me racontent les stress qu’ils ont eu à affronter dans leurs vies car ils pensent, presque tous, qu’ils sont à l’origine de leur maladie.

Même s’il est de plus en plus certain que le stress chronique peut participer à la survenue de nombreuses pathologies, il me semble important de différencier les conséquences du stress en fonction de son ampleur.
Dans sa définition la plus rigoureuse, le stress est la résultante d’une adaptation de notre organisme à un agent stressant. Autrement dit chaque fois qu’il nous arrive quelque chose qui nous surprend (même agréablement) ou nous donne le sentiment d’être en danger « nous stressons ». Notre cœur s’affole, nos pensées n’arrivent plus à s’organiser, toute notre physiologie se met au service de réactions archaïques : la fuite ou l’attaque.
Malheureusement il n’est pas toujours possible de fuir ou d’attaquer et l’inhibition de l’action nous amène alors dans les eaux troubles du stress chronique particulièrement dangereuses pour notre santé.

Il existe une classification des agents stressants : divorce, décès, mariage, menace de licenciement…etc.
Cette liste ne prend pas en cause le facteur temps.
En effet les réactions physiologiques sont « programmées » dès qu’il y a « danger » mais les réactions psychologiques sont, elles, bien différentes à plus long terme lorsqu’il s’agit de la mort d’un être cher suite « à une longue maladie » ou brutalement dans un accident de la route.
Pourquoi parler de crush syndrom ?. Parce qu’il me semble être à l’origine d’une dimension émotionnelle trop souvent passé sous silence.
Celle du temps nécessaire à la réparation d’un choc tellement violent, tellement brutal et inattendu que notre vie tout entière est en danger.
Certes les symptômes physiques n’ont rien à voir avec ceux de l’écrasement, du syndrome de compression post traumatique et pourtant les risques d’échappement vers une morbidité élevée sont tout aussi importants.

Notre civilisation soit disant développée a oublié le temps. Le temps nécessaire à l’apprivoisement d’une nouvelle étape de vie, sans les repères que nous pensions éternels.
Je m’en rends compte lors de mes rencontres avec les malades cancéreux. L’annonce d’un cancer est un « tremblement de terre » qui broie toutes les certitudes. Et comme dans tout séisme, les personnes sont en danger, écrasées par les gravas de leur ancienne vie.
Tous les messages statistiques, faussement rassurants, sur les chances de guérison n’ont aucun impact sur celles et ceux qui sont seuls, dans le noir, avec le sentiment d’un oxygène raréfié.


Mais il faut se battre, rebondir, réagir, se remettre en mouvement pour accepter les traitements et en subir les effets secondaires souvent désastreux.
Alors par respect et tendresse pour tous les malades, il me semblait important de leur dire que nous savons qu’ils sont toujours vivants sous les décombres, que nous pouvons les entendre et que nous leur donnerons, peut-être, un jour, le temps de réaliser combien il est difficile de tout reconstruire. Parce que sinon cet écrasement se transformera en stress chronique qui, de toute façon, les ramènera un jour ou l’autre sur les berges de la maladie.
Nous, les médecins, fidèles à notre idéal de soin et parfois à notre sentiment de toute puissance, vous les gens « en bonne santé » portés par la peur que « cela » vous arrive, nous demandons aux malades de faire comme si. Comme si tout se passait bien, tout était sous contrôle, vite, très vite pour ne pas regarder leur souffrance.
Et bien il serait temps d’accepter que ce temps justement n’est ni celui de l’action, ni celui de la fuite en avant. C’est le temps nécessaire pour déblayer les gravats en sécurisant le site et simplement parfois en tenant la main de celui qui a disparu sous les décombres. Pour arrêter de lui demander de « faire le deuil » alors qu’il n’est même pas encore libéré, d’exiger qu’il fasse preuve de courage.


Bref cesser de lui demander, lui cet être humain submergé par l’adversité de NOUS rassurer, nous qui ne sommes pas dans sa peau

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