Détournement versus retournement

Pour une Médecine Humaine

Depuis quelques jours les réseaux sociaux s’enflamment devant la décision des juges américains interdisant l’avortement dans plusieurs états. Les prises de positions tranchées et souvent haineuses fusent de tout côté.

Médecin, j’ai accompagné de nombreuses femmes dans leurs démarches d’avortement. Il est donc clair de ma part que je ne porterai aucun jugement sur celles qui font le choix d’une interruption de grossesse.

Il est malgré tout important de réfléchir à ce qui est en cause dans la dynamique de ce choix.

Depuis plus de deux ans, face aux absurdités des décisions prises dans notre soit disant crise sanitaire, le mot Liberté est brandi comme l’étendard d’une vie désirable. Quelle est donc cette liberté « chérie » (référence au 6ème couplet de la Marseillaise et non pas à la loge maçonnique belge ou à la chanson de Calogero…).

Voici les propositions de définition de notre petit Larousse préféré :

  • État de quelqu’un qui n’est pas soumis à un maître (versus esclave)
  • Condition d’un peuple qui se gouverne en pleine souveraineté
  • Situation de quelqu’un qui se détermine en dehors de toute pression extérieure ou de tout préjugé
  • Possibilité d’agir selon ses propres choix, sans avoir à en référer à une autorité quelconque

Si vous lisez attentivement ces définitions, vous remarquerez qu’elles sont toutes orientées vers la liberté de l’agir. Dans ce cadre nous avons la liberté de faire ou pas, d’avorter ou pas. Il s’agit donc d’un « libre choix ».

Mais alors qu’en est-il de la liberté d’être, ce que je formulerai comme l’Être en liberté ?

C’est là que les choses se complexifient. Pour les « déplier » il va nous falloir changer de niveau et j’irai vers les dimensions philosophiques et spirituelles afin d’étayer mon raisonnement et entrer en résonance.

La première difficulté est politiquement incorrecte puisqu’elle fait référence à la différence des sexes et à la spécificité des rôles paternels et maternels. Reconnaissez qu’il est impossible de parler d’avortement sans prendre en compte que c’est une « histoire de femme », j’entends simplement par-là que (en tout cas pour l’instant) : ce ne sont pas les hommes qui doivent supporter ce choix dans leur corporéité. Dans notre société à visée transhumaniste, il est intéressant de voir à quel point tout à coup l’interdiction de l’avortement fait resurgir la question de la féminité. Et plus largement la question des sexes. Dans un article intitulé Pourquoi y-a-t-il deux sexes[1] Gabrielle Lacombe nous rappelle que toute relation s’établit dans le manque. Et que : La division sexuelle inscrit ainsi le désir de l’autre et devient alors constitutive d’un rapport social, de la possibilité d’une société. Car si le sexe s’inscrit dans le réel, il est aussi dans l’ordre symbolique. Ce qui nous amène au transhumanisme car si nous n’acceptons pas le manque et le fait que la reconnaissance du vis-à-vis implique une perte alors nous entrons dans la Tentation de l’homme Dieu[2], la confusion entre le créateur et sa créature.

Et si nous nous trompions de chemin ? Nous sommes dans une dynamique qui cherche à l’extérieur ce que nous avons à trouver à l’intérieur. Dans son livre Le féminin de l’Être[3], Annick de Souzenelle nous donne, et je ne peux que reconnaître son courage et sa pertinence, à l’erreur fondamentale dans la compréhension des dimensions féminines et masculines. Nous avons tous et toutes à nous retourner vers notre « intérieur » pour faire advenir le Féminin sacré. Ma culture de base étant judéo-chrétienne je vous propose cette lecture tout en sachant que les autres cultures le disent aussi et depuis fort longtemps.

Il s’agit donc de masculin/féminin versus inaccompli/accompli.

La liberté de faire est pour moi, dans ma condition de femme, conditionnée à l’alliance amoureuse lorsque j’accueille mon féminin intérieur.

C’est la raison essentielle qui me fait partager ces quelques réflexions. Quel que soit notre liberté d’agir, elle ne peut faire l’économie de notre liberté d’être. Les femmes que j’ai accompagnées ont toutes vécu leur avortement avec douleur et culpabilité, même lorsqu’elles avaient été violées ou que les échographies révélaient un enfant non viable ou « anormal ».

Car dans l’agir de l’Être, ce ne sont pas seulement les femmes qui ont la charge de l’enfantement. Il est aussi question du féminin sacré chez les hommes. L’avortement n’est hélas que la solution médicale, donc pénétrante, donc mâle d’une inconscience de nos actes. Inconscience au sens fort et parfois criminel. Et la violence de nos sociétés ne pourra s’éteindre qu’en se retournant vers la part féminine intérieure, ce féminin voilé en écho au Réel Voilé de Bernard d’Espagnat[4]. Il s’agit de se retourner vers les lois ontologiques, un retournement des consciences.

Alors je ne peux terminer qu’en reprenant l’injonction de Mme de Souzenelle Va vers Toi![5]


[1] https://www.kairospresse.be/pourquoi-deux-sexes/

[2] https://www.le-passeur-editeur.com/les-livres/essais/la-tentation-de-l-homme-dieu/

[3] https://www.albin-michel.fr/le-feminin-de-letre-9782226452559

[4] https://www.fayard.fr/sciences-humaines/le-reel-voile-9782213593104

[5] https://www.youtube.com/watch?v=9Tt0KvS7E74